5 Questions à ... Alexandre Duclos

“La Sociologie et  L’Anthropologie Politique sur notre  Société Actuelle”

Crédit photo : Eric Battistelli

Question 1 : En tant que Sociologue et Anthropologue politique, comment vois-tu le système politique français ?

 

Il est fragmenté, segmenté, confus tant les frontières entre les différents segments sont brouillées.

Il y a d’une part les technostructures de l’état français, à la fois hypertrophiées et anémiées, devenues velléitairement incompétentes à force de politiques libérales, il y a les forces politiques qui s’expriment dans le cadre exécutif et législatif, les « partis de gouvernement » qui ont largement perdu leur légitimité et leur capacité à représenter ou à mobiliser. Ces deux pôles du pouvoir souhaitent, avec une certaine forme de fanatisme, administrer les gens comme des choses.

La société civile, de leur point de vue, est une part de la population organisée pour amortir, relayer, expliquer et discuter les décisions des dirigeants. Quand je les croise sur mes terrains, les représentants de ces pouvoirs sont des passants, des gens qui fusent en-deçà ou à côté du pays vécu. Ils représentent un pouvoir colonial, une administration externe, une excroissance qui cherche à se rendre de plus en plus étrangère au corps qu’elle prétend gouverner.

Le reste est « communication » et « pédagogie », pour ainsi dire des insultes à la dignité de citoyens égaux -en droits, dignités et compétences politiques-.

Question 2 : Que penses-tu des différentes décisions politiques, en général, prises dans le contexte sanitaire actuel ?

 

Ce sont des biopolitiques, en d’autres termes, des décisions visant la bonne gestion du stock de viande humaine présente sur le territoire français, selon sa qualité sanitaire, son espérance de vie, sa mobilité, sa productivité. Elles sont présentées comme, à la fois, non-négociables, décidées hors du cadre délibératif parlementaire -en conseil de défense-, et humaines, tâtonnantes. En d’autres termes le pouvoir nous dit : je ne suis pas infaillible mais mes décisions ne sont pas discutables, en tous les cas, pas par le peuple.

Pour être obéi, le pouvoir s’appuie sur la confiance que la population accorde aux scientifiques, à la sciences, aux médecins (taux très élevés mais en baisse depuis le début de l’épidémie) donc sur des sources de légitimité externes, sur la culpabilité et la peur de l’amende.

Pour le dire simplement, le gouvernement n’a pris que des décisions politiques par défaut. Il refuse d’affirmer explicitement la politique suivie et prétend mener au coup par coup une réaction sanitaire. La politique menée est pourtant simple : refuser toute politique dirigiste, tout renforcement de l’état et du commun, rester libéral dans ses bottes, déverser de la dette et de l’argent public pour tenir à bout de bras l’économie du pays et la situation sanitaire.

En d’autres termes, libéralisme, quoi qu’il en coûte.

Question 3 : Comment penses-tu que la population française peut réagir suite à ces différentes décisions politiques ?

 

La population française est coincée symboliquement par un énoncé fatal : on ne peut pas être contre la fin de la Covid ; ou inversement, il n’est pas acceptable de dire qu’on se moque du virus, de la maladie et des morts de cette maladie.

Cette position -mieux vaut mourir libre que de renoncer à sa liberté- est inaudible et apparaît comme une posture égoïste. Ce qui mène à choisir ses morts. Nous aurons plus de suicides, plus de morts de misère, de morts sociales, de morts issues de reports de soins, de la dépression, de l’alcoolisme, plus de femmes et d’enfants battus, violés, mais nous aurons autant qu’il est en nous limité l’emprise de la Covid19.

Cette population emmagasine probablement une énergie de révolte, elle encaisse les coûts sociaux, économiques et psychologiques de cette crise. Mais simultanément, elle est épuisée, éreintée, par les misères passées restées sans réponse mais aussi par cette nouvelle épreuve.

Maintenant, les gens de ce pays que je croise dans mes différents terrains me surprennent toujours par leur capacité à faire le dos rond, à résister discrètement, à lier parole, à tisser des solidarités, à bricoler des bouts de liberté.

Question 4 : D’après toi, au niveau social, quelles sont les conséquences du Covid sur la population ?

 

Il n’y a là qu’une hypothèse fragile mais il me semble que contrairement à ce que fait normalement une épidémie, cette épidémie à achever de séparer les classes, de disperser toute trace ou toute illusion de solidarité entre les bourgeoisies d’un côté et le peuple de l’autre.

La bourgeoisie s’est enrichie de la crise, elle en a bénéficié, elle en a moins souffert, elle a largement exposé les travailleurs pauvres, elle a précarisé les soignants, affaiblis les hôpitaux, orchestré la gabegie, télétravaillé quand les plus pauvres s’entassaient dans les transports en commun.

L’appauvrissement causé par la crise Covid qui vient déjà et qui s’aggravera dans l’année à venir continuera de creuser les inégalités. Rien de nouveau de ce point de vue-là. Une accélération, due à la crise et aux efforts de crise, avec à la barre un pouvoir fanatiquement libéral et incapable de dévier de sa ligne.

Habituellement et historiquement, les épidémies rapprochent les intérêts des pauvres et des riches, et mènent la bourgeoisie à des politiques qui profitent à tous. Exemple : parce que les épidémies de peste ou de choléra ne s’arrêtaient pas à la porte des maisons riches, on a financé la construction d’égouts.

Question 5 : Comment vois-tu l’évolution ou la transformation du système politique et de la société en France dans les années à venir ?

 

Je ne sais pas. Il y a un risque et un espoir.

Le risque, c’est que dans une société de désordre, c’est-à-dire une société dans laquelle tout fonctionne mais personne ne sait qui il est, la France soit agitée par une grande pulsion de « purification » vers une identité, un ralliement autour d’une pureté identitaire. Il existe des signes de telles tendances.

Inversement, il me semble que dans tous les territoires, dans tous les petits pays français, on observe des pratiques politiques d’émancipation, des mises en symbiose qui vont allier l’AMAP, le libraire, le café, telle ou telle amicale militante, telle ou telle association, un canard local, etc.

Dans ces symbioses, on réapprend à se parler, à faire de la politique à l’échelle de la fréquentation, à s’émanciper mentalement et prosaïquement, autant que faire se peut, de la technostructure et du pouvoirs médiatiques dominants.

De même que pour l’agro-industrie, la bourgeoisie française à largement choisi son camp et notre Emmanuel national nous fait maintenant des référence à Maurras ou à Pétain ; inversement, la bio, la permaculture, l’associationisme, les monnaies locales se déploient comme des trainées de poudre. Je souhaite pour ma part que l’on parvienne à refaire pays en réinventant l’associationnisme jauressien, dans une pratique et un horizon politique capable d’accueillir en son sein les échelles associatives, coopératives, mutualisantes, et dans le même mouvement les assemblées citoyennes issues des rond-point GJ.

En d’autres termes, en dehors de l’hypothèse d’une constituante post 2022, j’ai bien peur d’un épisode de déflagration pour la république française et les milles petits pays qui la composent.

 

Propos recueillis par Myriam POMMELEC – Janvier 2021