La convergence des Loutres

L’idée avait tout pour plaire : l’achat en commun d’un lieu partagé pour accueillir une activité militante liée à l’éducation populaire. Et puisque derrière chaque collectif, il y a des gens, on est passé voir ce qu’il s’y passait.

Delphine et Aude

« Ce que tu fais pour les autres, sans les autres, c’est contre les autres » (proverbe Berbère)

 C’est ce genre de petite phrase qui définit bien la philosophie de celles et ceux qui s’approprient l’éducation populaire pour refaire de la politique. Typiquement le style d’Aude et Delphine, les deux habitantes qui soutiennent la Convergence des Loutres.

Toutes deux pratiquent le théâtre-forum.  Le concept : jouer une situation de domination et inviter le public à monter sur scène pour résoudre le problème par la solidarité. L’air de rien, c’est un renversement de la bien-pensance – et de la langue de bois libérale qu’on comprend vite : si t’es défavorisé, c’est un peu de ta faute et c’est à toi seul de t’en sortir. Mais si tu es opprimé, c’est qu’il y a un oppresseur que tu partages sans doute avec d’autres. Avec un peu de culot et un tour de passe-passe, elles savent transmettre le pourquoi et le comment de la révolution. Un bon début !

Le lieu

Elles l’assument dès le début : leur initiative est politique. Loin d’elles l’idée d’une association en mode « thérapie sociale », non ! L’objectif est révolutionnaire avec une stratégie définie : « Créer des solidarités pour qu’elles débordent de partout ». L’approche est locale, le projet ambitieux et le lieu stratégique : ce sera Loguivy-Plougras dans les Côtes d’Armor pour nos deux protagonistes originaires de Caen et de Clermont-Ferrand. Le Centre Bretagne porte une belle réputation d’action collective mais, surtout, il y a une ancienne école de filles qu’elles rachètent début 2018.

Un grand bâtiment coupé en trois, comprenant un espace de travail avec cuisine, bureaux, scène de théâtre et grande salle de réunion. Mais aussi un gîte pour les participants. La troisième partie du bâtiment est un lieu de vie investit par Aude et Delphine. Une disposition parfaite pour les étincelles créatives. Par exemple, pour les formations clown, les gens peuvent participer aux cours, dormir, manger et se réunir tout en profitant du vert et du jardin sans jamais changer d’espace. Le tout sous le regard bienveillant d’Aude et de Delphine. Un huis-clos favorable aux atmosphères collectives dont les formations militantes ont le secret.

Intégration

Après le rachat de l’école des filles, Aude et Delphine ont organisé une porte ouverte en invitant les habitants à venir avec de vieilles photos. Une centaine de personnes ont pu se partager leurs expériences et redécouvrir ce lieu privé, depuis longtemps inaccessible.

 Ces premières rencontres avec les futurs bénévoles permettent la mise en place d’ateliers liés à la vannerie ou à la couture. Depuis, le lieu est devenu le support de tout un tas d’initiatives, comme cette bouquinerie militante qui s’est installée à l’étage.

De quoi participer à la vitalité d’un village qui propose un défi de taille : intégrer les quelques jeunes mais surtout les nombreux agriculteurs dans la dynamique de l’éducation populaire.

 

Le collectif comprend la place déterminante du local dans l’animation d’un tel lieu et l’importance du bouche-à-oreille – qui peut fonctionner dans les deux sens. Il y a quelque temps, ils ont rénové une institution locale sclérosée par le temps en organisant un loto bingo alternatif et théâtral dont les cadeaux viennent des habitants eux-mêmes. La soirée est un double succès : déjà en elle-même, elle a su faire venir les gens, mais elle a surtout été riche d’un apprentissage devenu la ligne directrice : pour fonctionner, chaque action doit être menée à partir du réel, pour et avec les gens.

Mais après quelques questions, elles m’avouent le pot aux roses : tout ça, c’est une excuse pour enfin se rencontrer, dans une société où toute rencontre est soit impossible, soit marchandisée. C’est ce qu’on peut appeler la radicalité de l’intime…

Fonctionnement et Financement

L’éducation populaire, c’est bien, mais quand tu achètes un lieu à 400 000€ via des prêts qu’il faut commencer à rembourser, la délicate question du financement se pose.

La première source de revenus vient de l’activité en elle-même. Le gite, d’un état impeccable, héberge les participants pour moins de 15€ la nuit. Multipliez ça par le nombre de participants et de formations, et vous avez une première source de financement qui paie les charges du lieu. Une convention a aussi été passé avec la CAF, permettant de débloquer des aides pour mener des activités en tant qu’espace de vie sociale. Ce fut un grand sujet de débat, mais le contrat a été signé. Nos deux interviewées ont, elles, gardé leur boulot de théâtreuses. Mais en vérité, comme chaque association, le bénévolat reste le véritable ciment. Par son énergie, par son travail, il rend possible ce qui, sur le papier, ne tient pas la route.

Mais l’objectif n’est pas inatteignable : il suffirait de 15 jours d’activité par mois pour être équilibré … A bon entendeur ! :@)

Comme au Canard, la question de l’indépendance se pose ainsi : qu’est-ce qu’on est capable de faire pour ne pas retourner au champ ? Surtout avec des dettes et une charge mentale qui épuise au long terme. L’enjeu est donc double : trouver les financements et partager le travail.

La base, c’est l’auto-gestion des tâches ménagères par ceux qui occupent le lieu. Une délégation des taches qui s’étend au conseil d’administration collégial ouvert à 9 habitants de Loguivy. Le CA organise le lieu selon l’envie et la compétence de chacun. Des commissions (admin, accueil, évènement, communication, travaux etc.) ont été montées pour partager les responsabilités, ce qui n’empêche pas une certaine incarnation de la domination qui préoccupe toujours les militants d’une gouvernance horizontale.

En somme, on le voit bien : qu’importe l’échelle considérée, la transformation sociale prend du temps. Elle est laborieuse, même dans un beau lieu remplit de militants, même dans une terre réputée pour son milieu associatif. La logique libérale et l’incompétence collective à l’organisation sont d’immenses chantiers qu’il faut aborder étape par étape pour ne pas être pris de vertiges.

Les objectifs et techniques

On remarque les véritables ambitions des gens assez rapidement en interview : ils en reparlent souvent, agités par une petite idée qui les mets en mouvement. Chez nos deux amies, c’est l’envie de provoquer « des rencontres improbables » ou « des croisements inédits ».

Faut dire que l’éducation populaire est un milieu meurtri en France, détourné de sa raison politique initiale pour être un catalyseur de la paix sociale. D’où cette impression de pérenniser l’injustice plutôt que de la combattre. Le caractère militant est donc un retour aux sources. Loin de cultiver l’entre soi, le collectif chouchoute, à l’intérieur, une pluralité politique et, à l’extérieur, il se tourne vers tous les publics, y compris les moins convaincus.

Un contexte qui s’adapte bien aux horizons anarchistes : organiser le débordement, partager la gouvernance et tisser un large réseau alternatif pour propager partout l’éducation populaire comme un virus. En essayant de lier ceux qui parlent, ceux qui ressentent et ceux qui agissent dans un même projet d’émancipation.

Pour cela, nos camarades regorgent de techniques. Par exemple : créer le vide pour encourager les prises de responsabilités, histoire que la compétence et la confiance se forge par l’expérience et permettent une formation discrète à l’action collective. Autre méthode : déclarer la guerre totale aux réunions chiantes pour que les gens aient envie de revenir aux prochaines réunions – le Saint Graal du militant, conquis victorieusement par Delphine et Aude. On préférera des réunions productives couplées à des entretiens en petits groupes pour éviter la dictature de l’ennui ou des grandes gueules.

Au final, on a une certitude en quittant ce lieu : l’action collective se construit au fil des initiatives, des réussites et des échecs. Elle se battit par envie mais aussi par technique, au travers de longues conversations et de petites habitudes. Elle est une chose qui ne se détache jamais de l’intime des gens. Elle est un équilibre soutenu par une volonté de vivre – partagée et concrétisée ensemble.

Là où les autres actions collectives finissent souvent par l’entre-soi faute de résultat, La Convergence des Loutres transmet l’éducation populaire comme un outil pour propulser les ambitions au-dehors du collectif et provoquer un changement réel. Car même entouré de bonheur, l’esprit militant s’agite tant que l’injustice perdure, tant que la révolution n’est pas aboutie.

Voici une philosophie qui anime nos amies durant leurs conversations nocturnes… mais surtout lorsqu’elles passent l’aspirateur !

 

Yohan Pavec – Mars 2020