La ligne éditoriale – juin 2021

Un média d’Internet

Le Canard est un auto-média, pas un parti. On ne s’emmerde pas à être parfait, on ne cherche pas l’unité d’action. D’ailleurs, on sait que vous matez plein d’autres chaînes que la nôtre, des chaînes aux opinions différentes et même opposées – tant mieux, nous aussi.

On s’installe dans le chaos politique des internets, notre voix se mélange et s’additionne à des centaines d’autres. On ne compte pas agir comme si nous étions la seule chaîne télé, comme si de nous dépendait l’action de millions de militants. En fait, nous n’avons jamais quitté la manifestation. Nous crions notre slogan au milieu de la foule des gilets jaunes.

Le Canard est un média qui vit sur le dos des algorithmes de Google – c’est acté depuis le début . A d’autres la pureté militante : nous avons les mains dans la terre pour faire pousser ce qui peut l’être. On ne cherche pas à être sans reproches, on cherche à s’infuser.

Nous ne sommes pas responsables de l’infantilisation que certains attribuent à la masse silencieuse ou surinterprètent de la minorité trop bavarde. Nous n’évaluons pas notre travail au bruit que celui-ci produit, mais au travail de fond que nous lui prêtons. Nous aimons Franck Lepage, non à travers les 1% de gens qui commentent leur admiration, ni via ces 1% qui l’insultent, mais par ces 98% qui ont grandi avec lui et qu’on rencontre au détour d’une manif, d’un covoit, d’une assemblée. On veut être ça nous, un truc que 98% des auditeurs trouvent sympa. Et pour se protéger des 2%, il nous faut une certaine dose, disons, d’indifférence – sans rancune ?

Un média de fracture

Le Canard est un média de la crête, ce qui permet de prendre de la hauteur malgré le dénivelé. Entre le discours de gauche pré-construit et la parole populaire, entre l’évidence et la bêtise, entre le convenu et l’interdit, entre l’université et le rond point, entre le prolétariat et les bobos. Nous sommes un média qui aime se faufiler.

Cette ligne de crête, fine et imperceptible, on la traverse à coups de fractures. Notre jeu maladroit, c’est de définir en performance de nouveaux clivages pour produire de la pensée. Nous nous méfions des pensées automatiques, nous trouvons dangereux qu’un spectacle médiatique soit capable de les rendre évidentes. Instinctivement, on tente de se libérer de la mécanisation de la politique. Et s’il en coûte trop pour ceux qui cherchent l’unité d’action de remettre en question ces clivages, nous jouerons notre rôle d’agitateur avec plaisir – A d’autres la récolte de nos fruits.

Pour nous, le clivage doit être une direction vers l’action. Même notre approche populiste qui dénonce l’élite et défend le peuple est stratégique : critiquer Macron doit être une excuse pour parler d’une lutte, partager une analyse, pour lire un article du monde diplomatique – nous voulons être un pont entre ce qui fait pour nous du sens.

Nous soutenons l’idée d’élaborer un projet radical contre la résignation – c’est à dire contre toutes résignations.

Un média de la révolution

Notre ligne éditoriale est l’héritière des gilets jaunes : nous sommes de gauche pour ceux qui nous pensent la gauche, nous sommes du peuple pour ceux qui nous pensent le peuple. L’important, c’est notre volonté de construire l’émancipation du grand nombre, notre mépris de la bourgeoisie, notre critique du spectacle médiatique, notre exposition de l’impérialisme. Le reste appartient au mouvement social. Comme toi, comme tous, l’histoire nous dépasse – et c’est très bien ainsi.

J’crois qu’on se découvre sud-américain parfois : la gauche, on s’en fout, c’est un plaisir d’occidentaux de penser le concept. Nous n’avons en rien l’ambition de répondre à tous les paradoxes qu’une habile rhétorique met en évidence dans nos actions militantes. Alors mettez les termes que vous voulez, on pense l’action avant les mots, l’effet avant la forme. On veut participer à l’émancipation de tous – le reste, c’est votre affaire.

Un média incarné

Le Canard est un média incarné, inséparable de notre collectif. Les sujets de vidéos sont les notres, l’analyse dépend souvent de nos la combinaisons de nos humeurs matinal et nos prise d’intérêts aussi monomaniaques qu’éphémères, donnent lieu à toute une série de vidéos sans véritable sens éditorial. Nous travaillons ensemble, mais parfois seul, souvent dans un conflit surjoué pour produire une analyse neuve. Les rares camarades qui peuvent nous influencer sont le fruit de belles rencontres hasardeuses qui finissent très souvent d’ailleurs par un CDI. On s’organise, se chamaille et s’entrechoque de toutes nos cultures volontairement différentes pour nous émancipé de l’habitude et la facilité. Et dans le pire des cas, ca finit en fiction de 30 minutes en 4K.

Toute les têtes qui se sont ajouter on ammener avec eux un autre univers, d’autres clivages, d’autres méthodes qui se sont s’imposer. Est-ce arbitraire ? Oui. Aussi arbitraire que cette ligne éditoriale qui évolue tous les 6 mois, au fil des rencontres et de nos transformations. Le seul contrôle, sera du fait que ces rencontres ne sont peut-être pas si hasardeuses, ou peut être du fait de l’affection qu’on se porte et de ces conversations la bouche remplit de tacos a midi. Ce qui en sort, c’est la contradiction que l’absence d’une ligne éditoriale précise rend palpable et la sincérité de personnes qui, devant la caméra, cherchent avant tout à apprendre et partager plus qu’à dévoiler ou répéter.

Je crois qu’on veut un Canard comme un média de rencontre plus que comme un média d’idées. Non pas qu’on va vous présenter demain des choses totalement opposées non, mais disons qu’on aime le flou quand il nous rend imprévisibles, qui suscite votre attention – c’est le role que nous aimons nous donner. C’est ce flou qui nous permet d’assumer nos erreurs et qui nous permet d’évoluer : nous n’avons de compte à rendre qu’à notre instinct d’utilité et notre histoire qui s’épaissie par nos découvertes.

Mais bien sûr, nous avons la conscience de ceux qui ont grandi avec internet. Alors le Canard ne sera jamais le fidèle représentant de notre conscience. Ce n’est pas un projet de vie, ni un reflet fétichisé de nous même. Nous aimons le Canard comme un moyen, nous voulons la révolution comme une finalité – cela détermine tout – le reste de notre vie nous appartient.

Bref, je crois qu’au fond, le Canard c’est l’histoire d’une improvisation.